Calendrier de l'avent du domaine public - 2014/2015

Qui s’élèvera dans le domaine public en 2017 ?
Chaque jour de décembre, découvrons le nom d’un auteur dont les œuvres entreront dans le domaine public le 1er janvier 2017.

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Yvette Guilbert

par Louise
  • mardi 23 décembre 2014
  • /
  • Dans le DP en 2015

Une chanteuse ou une image ?

Si le nom d’Yvette Guilbert n’est pas connu de tous, chacun connaît en revanche sa silhouette, croquée par Toulouse-Lautrec dans de nombreuses affiches et lithographies, elles-mêmes reproduites à satiété sur d’innombrables produits qui circulent de nos jours (posters, cartes postales, bibelots…). C’est cette silhouette longiligne, très caractéristique, qui attire le peintre lorsqu’il la remarque en 1890 au cabaret du Divan japonais où elle se produit comme chanteuse. Deux longs gants noirs, des cheveux presque rouges, un costume vert et une mimique mi-hautaine mi-gouailleuse : ces quelques traits ont fait de cette célèbre figure du café-concert un motif durablement inscrit dans notre mémoire visuelle. Peu flatteur, le raccourci déplut à la chanteuse, qui préféra aux coups de griffes lautreciens un portait plus gratifiant de Steinlen. Mais c’était trop tard : définitivement identifiable, cette caricature allait lier la célébrité du peintre à celle de son modèle.

Si elle doit beaucoup au génie graphique de Lautrec, cette imagerie trouve cependant d’abord sa force dans la manière très moderne qu’elle avait de travailler elle-même son apparence (on dirait aujourd’hui "son look"), pour ressembler à un dessin. C’est ce que le jeune Marcel Proust note dans l’article qu’il lui consacre en 1891 dans « Le Mensuel » :

Vêtue d’une simple robe blanche qui fait ressortir encore ses longs gants noirs, elle ressemble plutôt, avec sa figure blêmie de poudre, au milieu de laquelle la bouche trop rouge saigne comme une coupure, aux créatures d’un dessin brutal et d’une vie intense dont l’œuvre d’un Raffaelli est semée.

Elle-même écrira :

Les écrivains français, et ceux de partout, qui voulurent bien se soucier de moi, disaient que j’étais une affiche vivante et macabre. J’avais voulu l’être.

Mais Yvette Guilbert n’a pas seulement marqué notre imaginaire par des images fixes. Femme du XIXe siècle par sa rencontre avec le postimpressionnisme, elle entre aussi de plein pied dans le XXe siècle en participant à la naissance d’un nouvel art : le cinématographe. À partir de 1904, on la retrouve en effet comme interprète au générique de plus d’une vingtaine de films, et pas des moindres puisqu’elle joue notamment dans le Faust de Murnau ou L’Argent de Marcel L’Herbier

Une femme culottée

Mais c’est bien sûr comme chanteuse qu’Yvette Guilbert s’est d’abord fait connaître de ses contemporains. Dans ce registre aussi, elle s’est signalée par son audace, tant sur le plan vocal que sur celui de sa communication. Après avoir joué sans succès de petits rôles au théâtre, elle se tourne vers l’opérette et le café-concert, où elle invente à partir de 1890 le personnage qui va la rendre célèbre, abandonnant son véritable prénom (Emma) pour celui de l’héroïne d’une nouvelle éponyme de Maupassant. Passant du Moulin Rouge au Divan japonais, elle s’amuse à varier les registres en fonction de sa clientèle : entre huit et neuf, elle chante des couplets sages pour « de petits commis de quartier », et de huit à douze, elle consacre « les soirées d’Yvette » à un public bohème de peintres, de sculpteurs et d’écrivains.

Pour convaincre le directeur du Concert Parisien de la programmer, elle tente un coup de pub qui va s’avérer gagnant : elle fait faire à ses frais vingt mille affichettes qui seront placardées dans tout Paris, avec un slogan : « Yvette Guilbert. La diseuse fin de siècle. » Le résultat sera fulgurant.

Encensée dès lors par le monde de la bohème comme par les intellectuels, les princes ou les hommes politiques – au point, dit-on qu’on inventa pour elle le mot « vedette » –, Yvette Guilbert développe un art inédit de la scène, où elle incarne les textes chansonniers plus qu’elle ne les chante, jouant de ses coups d’œil, de son corps, de son costume. Slameuse avant la lettre, elle soigne la diction aux dépens de la mélodie, compensant sans doute ainsi un manque de coffre et un timbre trop pointu. Enfin, empruntant à Aristide Bruand l’argot de la chanson réaliste, elle impose un répertoire érotique ou libertin jusque là interdit aux femmes.

Je fais très rar’ment des folies
Mais quand j’en fais, ah ! Nom de nom !
Je dépass’ tou’s les fantaisies
J’suis plus une fill’, j’suis un garçon
À moi l’plaisir, la rigolade
J’m’en fais craquer l’corset d’plomb
Car y a pas, moi faut que j’cascade
Quand j’ai bu du Moët et Chandon

Ce couplet, tiré de la chanson « Je suis pocharde », montre assez ce que les prestations d’Yvette Guilbert peuvent avoir de choquant pour une société bien-pensante, où les hommes seuls ont de fait un droit de s’encanailler, mais pas au grand jour. Logiquement, la censure ne manque donc pas de chercher à la faire taire. Mais lorsqu’on l’oblige un soir à retirer certains passages inconvenants de la chanson « Les Vierges », elle décide de marquer chaque vers censuré en toussant. Le public, complice, devine les sous-entendus et rit. Yvette invente ainsi, en même temps qu’elle les contourne, les bips qui couvrent encore aujourd’hui les mots imprononçables d’une industrie culturelle trop policée.

A contrario, l’anticonformisme d’Yvette Guilbert est reconnu et salué dans la culture gay. Le cabaret de transformistes Chez Madame Arthur lui rend ainsi hommage en prenant le nom d’une de ses chansons phares, et l’acteur Daniel Dumartin fait revivre son personnage à travers celui, doublement caricatural, d’Yvette Leglaire.

Finalement, le principal culot d’Yvette Guilbert consiste sans doute à assumer d’interpréter pleinement ses rôles, en reléguant à l’arrière-plan sa personnalité. Sur ce sujet, elle s’oppose avec fermeté à Sigmund Freud, lui aussi fasciné par cette femme après l’avoir entendue en 1885, et avec qui il entretient une correspondance des années plus tard. Pour lui, c’est toujours l’enfance et les désirs réprimés qui s’expriment à travers l’art. Pour elle, au contraire, l’artiste s’offre « déshabillé de tous les mensonges » et le personnage est le fruit d’une dépersonnalisation. Encore un indice de sa modernité…

Des chansons en commun

Un portrait d’Yvette Guilbert ne serait pas complet si l’on ne donnait à entendre ces chansons qui ont fait couler tant d’encre et de peinture. Elles appartiennent à notre patrimoine et, pour beaucoup d’entre elles, à notre mémoire. Parce qu’elles font partie de ces refrains écrits pour être indéfiniment interprétés, repris, imités, passant ainsi de génération en génération. Et parce que la chanteuse, toujours en phase avec son temps, a pris soin d’en graver des traces phonographiques. Pendant plus de 40 ans, Yvette Guilbert a en effet enregistré ses interprétations, marquant, en plus de celle de l’affiche et de la chanson, l’histoire technique du phonogramme depuis les premiers cylindres mécaniques jusqu’aux disques électriques en passant par les 78 tours.

Enregistrements audio :

« Mme Arthur », paroles de Charles Paul de Kock

« Le Fiacre », paroles et musique de Léon Xanrof 1888, enregistré par Yvette Guilbert en 1930

- Discographie
- Extraits audio de chansons interprétées par Yvette Guilbert (site : Le Hall de la chanson)
-L’iconographie d’Yvette Guilbert via Pinterest


Article Wikipédia : Article Wikipédia dédié à Yvette Guilbert


Domaine public

C’est en tant qu’auteur d’ouvrages qu’Yvette Guilbert s’élève au Domaine public en 2015. En tant qu’interprète, ses droits voisins ont expiré depuis longtemps. Quant aux musiques qu’elle a elle-même composées (et qu’Yvette Guilbert déposa à la SACEM à plus de 60 ans), elles sont encore sous droit en raison des prorogations de guerre.


C'est permis !

Les analyses et récits qu’Yvette Guilbert a elle-même produits sur sa carrière peuvent désormais être librement adaptés, en association avec des images ou des enregistrements audio eux aussi passés dans le Domaine public, par exemple pour des spectacles, des émissions radiophoniques, des œuvres multimédias, des dossiers pédagogiques…


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